Retour sur Alpha, le dernier film de Julia Ducournau, présenté au Festival de Cannes 2025 et qui, fidèle à sa filmographie, nous livre une œuvre choc, frontale, et profondément dérangeante.
Après Grave et Titane, la réalisatrice poursuit son exploration d’un cinéma sensoriel et symbolique, à la lisière du fantastique, en s’attaquant cette fois à un sujet particulièrement délicat.
Ducournau situe son récit au début des années 1990, au cœur d’une période marquée par une peur diffuse et mal comprise : l’épidémie de sida. Un contexte déjà lourd en lui-même, que la cinéaste choisit d’aborder à travers un prisme audacieux, mêlant réalisme social, onirisme et fantastique — un parti pris risqué, mais assumé.
Plutôt que de traiter frontalement la maladie, Alpha adopte le point de vue d’une famille dysfonctionnelle, observée à travers le regard d’une fillette de 12 ans en pleine crise existentielle.
L’enfant se retrouve malgré elle au cœur d’une psychose sociétale grandissante, doublée d’un environnement familial profondément instable.
Sa mère, interprétée par la talentueuse Golshifteh Farahani, est médecin. Dévouée, rationnelle en apparence, elle se retrouve en première ligne face à une maladie qu’elle ne comprend pas encore, tout en tentant désespérément de préserver sa fille du monde extérieur. En parallèle, l’oncle d’Alpha, héroïnomane en fin de course et atteint du VIH, fait irruption dans leur quotidien.
Le sang de la veine !
Ce qui frappe, une fois encore, dans le cinéma de Julia Ducournau, c’est sa capacité à créer des univers clos et suffocants, où l’enfermement devient une matière à part entière.
Alpha s’inscrit pleinement dans cette continuité : un film sensoriel, oppressant, qui convoque le fantastique et le macabre pour ausculter la peur de la contamination au sein d’une cellule familiale disloquée.
Ducournau filme l’angoisse comme une maladie rampante. La mise en scène, rigoureuse et précise, alterne réalisme cru et dérives oniriques avec une maîtrise technique indéniable.
Chaque plan cherche à contaminer le spectateur, à l’enfermer dans un climat poisseux et anxiogène dont il devient difficile de s’extraire.

Tahar Rahim, méconnaissable, livre ici une performance d’une intensité rare dans une sorte d’apparition mortifère, presque insoutenable.
À ses côtés, la jeune Mélissa Boros impressionne également en incarnant une préadolescente coincée entre un quotidien hostile et un environnement familial étouffant, où la présence d’un oncle ravagé par la drogue et la maladie agit comme un catalyseur de toutes les peurs.
Anti-virus
Sur le plan formel, Alpha séduit par son audace.
Ducournau mêle une France des années 80-90, gangrenée par la psychose du sida, à un parti pris visuel organique et stylisé.
Les corps se transforment, la peau se calcifie, les visages se figent jusqu’à devenir des statues de marbre. Une imagerie forte, presque sublime, qui donne une incarnation poétique à la maladie, loin du naturalisme souvent privilégié dans le cinéma français (120 battements par minute, Les Nuits fauves).
Mais à force de vouloir frapper fort, Alpha finit par se disperser.
Passé la moitié du film, l’esthétique ne suffit plus à masquer les failles d’un scénario qui s’effiloche,
Le récit s’éparpille, accumule les pistes sans jamais les creuser.
Le milieu hospitalier en crise est survolé, les scènes à l’école expédiées, comme autant de fragments prometteurs abandonnés en cours de route.
Le film s’agite, multiplie les symboles, mais avance sans véritable colonne vertébrale.
À trop insister sur ses motifs, Ducournau tombe dans une démonstration appuyée, presque insistante.
Les personnages semblent prisonniers d’un schéma figé, incapables d’évoluer autrement que par la surenchère symbolique…Ce qui devait être un vertige devient une forme de saturation.
Le spectateur finit alors par douter : Alpha cherche-t-il à raconter une histoire ou à empiler des images-chocs ?
Ce va-et-vient constant entre réalisme historique et abstraction fantasmée brouille les intentions, au point de désorienter durablement.
👉Section Spoilers
La séquence finale achève de désarçonner. Deux temporalités se confondent, la mort d’Amine est laissée volontairement ambiguë, sans réel point d’ancrage narratif. Était-il mort depuis le début ? Est-il une projection mentale d’Alpha ?
Plutôt que de conclure, le film esquive; Une fin brutale, opaque, qui donne surtout l’impression d’un scénario à court d’idées.
Alpha s’impose malgré tout comme une allégorie dérangeante des années sida en France, un film qui refuse le confort et la lisibilité.
Ducournau ne cherche ni l’adhésion ni la douceur — et c’est sans doute là sa plus grande force… mais aussi sa limite.
Là où Grave trouvait un équilibre rare entre concept, émotion et narration, Alpha reste à distance.
Tout est pensé, tout est contrôlé, mais rien ne déborde vraiment. L’émotion ne circule pas, malgré l’investissement total des comédiens.
Une expérience froide, clinique, qui a logiquement divisé à Cannes.
Pas un échec total, mais une œuvre qui donne le sentiment d’un cinéma enfermé dans sa propre radicalité.
Et cette fois, la forme finit par étouffer le fond.

Exellent et inventif..J’ai adoré !
Inventif sur le papier…Mais ca ne fonctionne pas du tout pour moi à l’écran !
il m a abbatu ce film, et le propos aurait pu être bien mieux exploité dans un film qui se veut » de genre »…deception pour ce Ducournau
Comparé à Grave…on est loin du compte !
Un pamphlet grossier qui mêle en plus du fantastique complètement hors de propos
Naze